L'Occupation: les années noires d'hier, les années grises d'aujourd'hui


Les Jeux interdits

"Dans son premier film, La Bataille du rail (1946), René Clément retraçait avec un grand souci d'exactitude documentaire, un glorieux épisode de la Résistance. C'est encore la Seconde Guerre mondiale qui sert d'arrière-plan à Jeux interdits, et plus précisément ces dramatiques journées de juin 1940 qui virent la déroute de l'armée française face à la ruée irrésistible des divisions allemandes et l'exode massif des civils, se précipitant pêle-mêle sur toutes les routes de France et offrant une cible facile aux avions ennemis.

La première séquence du film, qui montre le mitraillage d'une colonne de réfugiés par un appareil de la Luftwaffe, rappelle d'ailleurs, par son intensité dramatique, certains moments de La Bataille du rail. Mais le véritable sujet de Jeux interdits n'est ni historique ni politique mais psychologique: en choisissant deux enfants comme personnages principaux, Clément a voulu montrer les rapports existant entre leur univers innocent et vulnérable et le monde cruel et hypocrite des adultes. En dépit du réalisme avec lequel elle est décrite, la guerre n'est qu'un argument narratif qui sert de catalyseur à l'action et qui pourrait à la limite être remplacée par toute autre situation de crise.

De toute évidence, les deux enfants de Jeux interdits sont d'ailleurs incapables d'entrevoir la signification d'événements qui les dépassent. La mort elle-même n'a guère de sens pour eux. Se blotissant contre les corps sans vie de ses parents, la petite Paulette ne réalise pas qu'elle les a perdus à jamais et c'est la stupeur qui l'accable plus que le chagrin. Michel lui-même, pourtant plus âgé et déjà aguerri au contact des dures réalités paysannes, est tout aussi ignorant qu'elle des mystères de la mort: devant le cadavre de son frère, il se montre gauchement embarrassé et cherche à échapper aux responsabilités qui l'attendent en se réfugiant dans les rituels enfantins.

Lorsque Michel et Paulette entreprennent la construction de leur cimetière d'animaux - dans le dessein de donner des compagnons au petit chien de la fillette - , ils ne font que transposer naïvement, dans leur propre univers, le cérémonial qu'ils ont vu accomplir aux "grands". Et le vol des croix, où les adultes voient une intention sacrilège et blasphématoire, leur apparaît tout naturel. Ne vivent-ils pas dans un monde où des adultes, du haut de leurs avions, jettent des bombes sur d'autres adultes. Aussi Michel, les imitant, lance son porte-plume sur un insecte.

Si Clément a peint avec un certain bonheur cet univers enfantin, ses intentions paraissent parfois appuyées en ce qui concerne les lourdes reponsabilités des adultes. Lors d'une interview, il a d'ailleurs déclaré qu'il avait cherché, dans Jeux interdits, à illustrer certains aspects du déterminisme social, afin que nul n'oublie la valeur exemplaire de nos actions aux yeux des enfants qui nous observent.

S'il a assez bien montré cette amoralité foncière des enfants, Clément a malheureusement fait preuve d'un certain manichéisme dans sa mise en accusation du monde des adultes. Les paysans qu'il met en scène sont plutôt caricaturaux. Ce manque de subtilité dans l'ironie est notamment sensible dans la scène où Dollé, le père de Michel, et son voisin Gouard en viennent aux mains dans le cimetière en s'accusant réciproquement d'impiété. On peut regretter aussi le ton parfois larmoyant et mélodramatique de certaines scènes, où Clément cherche visiblement à attendrir le spectateur en misant sur la frimousse angélique et irrésistible de sa petite interprète Brigitte Fossey. La dernière séquence, cependant, est très émouvante: tandis que la petite Paulette, confiée à la Croix Rouge par les parents de Michel, attend au milieu de la foule qu'on la dirige vers quelque foyer d'orphelins, elle entend soudain appeler "Michel"; cherchant vainement autour d'elle son petit camarade, elle réalise soudain qu'elle a non seulement perdu son seul ami, mais aussi et surtout ses parents et son foyer et elle appelle désespérément sa mère...

Jeux interdits a certes bien mal vieilli aujourd'hui, surtout par la naïve prétention de son "message sociologique". Néanmoins le film conserve un charme indéniable, qui tient à sa vision gracieuse et juste de l'innocence enfantine. Un charme qui tient surtout au jeu excellent des deux petits interprètes, Brigitte Fossey et Georges Pouloujy. Rien d'étonnant donc à ce que le public de l'époque lui ait fait un véritable triomphe. Ce sera le plus grand succès de René Clément. Un succès auquel il faut associer la très célèbre partition de Narciso Yepes, devenue un classique de la musique de film."

Le Cinéma français. 1930-1960 sous la direction de Philippe de Comes et Michel Marmin avec la collaboration de Michèle Caillot et Raymond Chirat. Paris: Editions Atlas, 1984. 116-17.

Anne-Marie Obajtek-Kirkwood


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