L'Occupation: les années noires d'hier, les années grises d'aujourd'hui

L'épuration extra-judiciaire

[...] Il convient de distinguer trois segments chronologiques. A eux seuls, les deux premiers, celui qui est antérieur au 6 juin, et celui qui court de la date du débarquement à celle de la Libération, concentrent environ 80% des morts de l'épuration extra-judiciaire. A peine moins du tiers d'entre eux ont été tués entre 1942 et le débarquement. Il s'agissait d'hommes que les résistants considéraient comme dangereux pour le pays ou pour la Résistance: procureurs notoirement répressifs, délateurs, auxiliaires zélés de l'occupant, miliciens, policiers. Ces exécutions, considérées par les résistants comme des actes de guerre patriotiques, ont pu, ici et là, s'accompagner de bavures[...]. Quant à ceux -et c'est plus de la moitié- qui ont été tués lors des combats de la Libération ou dans les jours qui l'ont précédée, ils ont le plus souvent été considérés comme des traîtres pris les armes à la main. [...] Il est indéniable que, à cette époque précise, nombre de "cours martiales" ou "tribunaux" improvisés, sitôt les combats terminés, rendirent une justice souvent sommaire [...].

On peut parler précisément d'épuration sauvage à propos de celle qui a doublé les tribunaux légaux après qu'on les eut mis en place. Elle causa le cinquième des morts recensés dans l'ensemble de cette épuration extra-judicaire: victimes d'expéditions menées par des "maquis noirs" (tel celui de "Le Coz", un ancien repris de justice, opérant dans la région de Loches), de vengeances personnelles, règlements de comptes politiques visant les plus souvent, sous la direction de FTP, des notables vissychois [...]."

Azéma, Jean-Pierre, Wieviorka Olivier. Vichy 1940-1944. Librairie Académique Perrin, 1997. 248.


L'épuration judiciaire

Différents procès dont ceux de certains intellectuels, patrons de presse, écrivains (Brasillach condamné à mort et exécuté), industriels, hommes politiques dont Laval (condamné à mort et exécuté) et Pétain (sa déclaration devant la Haute Cour de justice, 23-7-45; le point de vue de de Gaulle sur le procès), pour ne nommer qu'eux.

Philippe Pétain (18856-1951), lors de son procès. Le 20 août 1944, il fut enlevé par les Allemands et emmené à Belfort, puis à Sigmaringen, où il refusa de cautionner un simulacre de gouvernement français. Il réussit à gagner la Suisse et se présenta en France pour être jugé (25 avr. 1945). La Haute Cour le condamna à mort (août 1945), mais cette peine fut commuée en détention perpétuelle, au Pourtalet puis à l'île D'Yeu. Dès 1940, surtout après l'entrevue de Montoire, les Français de Londres le dénonçaient comme traître, sentiment qui fut celui de la Résistance et, après la guerre de toute une partie de l'opinion; d'autres, au contraire, ont continué de voir en lui non seulement la seule autorité légitime de la France après juin 1940, mais l'homme qui avait sauvé tout ce que la défaite permettait de sauver. D'où les campagnes de réhabilitation et les polémiques qui se sont succédé depuis sa mort.

 

Chartres, 1944. Photo Robert Capra/Magnum.


Les femmes tondues: une mise au pilori sexiste

Jusqu'à très récemment, les historiens ont eu tendance à réduire l'événement des femmes tondues, le tenant pour un phénomène marginal. Sans doute l'acte de tondre les femmes n'est-il pas propre à la France: déjà, les Allemandes avaient subi ce sort pour avoir couché avec des militaires français occupant la Rhénanie, et des Italiennes ont été traitées de la même façon à la Libération. Pourtant, comme l'a bien montré Alain Brossat1, ce qu'il appelle "le carnaval des tondues" mérite d'autant plus d'être étudié que la mémoire nationale a jeté sur lui un voile bien oublieux.

Le rituel du spectacle expiatoire a ses constantes: cortèges bruyants de femmes et surtout d'hommes promenant à travers villages, bourgs ou villes des femmes portant sur le front, sur la poitrine, voire sur d'autres parties du corps, tracées au goudron ou à la peinture, des croix gammées et des inscriptions explicites: "a dénoncé", "Collabo", et plus souvent encore "a couché avec les boches". Les victimes étaient presque toujours à demi, parfois totalement dévêtues. Certaines portaient dans les bras leur enfant. Si elles n'avaient pas été immédiatement tondues, elles l'étaient de façon solennelle, sur une estrade placée devant un bâtiment public, et elles restaient ensuite exposées, comme jadis au pilori.

Cette "coiffure 1944" était infligée à des femmes considérées soit comme des délatrices, soit comme des "collaboratrices à l'horizontale". Il a été couramment admis, mais trop vite, que ces dernières étaient en majorité des prostituées, ce qui permettait de supposer que les Françaises (en exceptant Arletty ou Coco Channel, qui avaient pu s'afficher avec un officier allemand), avaient été vraiment peu nombreuses à succomber au charme de guerriers supposés tous blonds. Or, Philippe Burrin2 peut écrire que "au minimum plusieurs dizaines de milliers de Françaises ont eu des relations avec l'occupant", ajoutant qu'on estime à au moins 50 000 le nombre d'enfants nés d'amours franco-allemandes. Précisons encore qu'il s'agit souvent de femmes de milieux modestes et que, à côté d'un nombre relativement significatif de "demoiselles des P.T.T.", on trouve surtout celles qui, comme elles, ont eu à fréquenter l'occupant en tant que femmes de service.

On affirme volontiers que les explosions de haine à leur encontre ont été brèves et localisées, et qu'elles étaient menées par des résistants de la onzième heure à qui ce zèle purificateur permettait d'acquérir à bon compte une conduite patriotique. En fait, malgré les instructions officielles, des femmes continuèrent d'être tondues jusqu'a la fin de l'hiver 1944-1945. Et ce furent assez souvent des chefs des maquis ou les responsables des Comités de libération qui patronnèrent ces cérémonies expiatoires.

Ces comportements représentent une sorte de défoulement, après la tension insupportable des semaines qui ont précédé la Libération, ils témoignent de l'exaspération de ceux qui avaient vécu quatre années d'humiliation, qui venaient de subir les ultimes exactions de l'occupant et de ses complices français. Ce qui explique que la virulence populaire fut souvent proportionnelle à la violence des derniers affrontements avec la Wehrmacht ou la Milice. La désignation de boucs émissaires a pris alors une tournure sexuée: au trop classique voyeurisme des mâles, s'est ajouté le sentiment plus ou moins confus que ces femmes, qui avaient trahi la France en livrant leur corps, devaient recevoir un châtiment spécifique à leur sexe.

On n'aura garde d'oublier, malgré tout, que, en ce qui concerne celles qui furent accusées d'avoir dénoncé (et les délatrices avaient été nombreuses), cette humiliation leur permit assez souvent, semble-t-il, d'échapper au peloton d'exécution qui attendait les délateurs. Reste que la mémoire officielle préféra refouler l'existence des "tondues". Ce sont les écrivains et les cinéastes qui ont su évoquer et reconstituer le parcours des malheureuses ainsi mises au pilori. Citons Marguerite Duras et Alain Resnais, dont l'héroïne tondue de Hiroshima mon amour s'explique: "Je devins sa femme dans le crépuscule, le bonheur et la honte." Et le poème bien connu de Paul Eluard, intégré Au rendez-vous allemand, qui porte précisément en exergue la phrase: "En ce temps-là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On alla même jusqu'à les tondre." Ses six premiers vers en disent long: "Comprenne qui voudra/Moi mon remords ce fut/La malheureuse qui resta/Sur le pavé/La victime raisonnable/A la robe déchirée..."

1. Alain Brossat. Les tondues, un carnaval moche. Manya, 1992.

2. Burrin, Philippe. La France à l'heure allemande. Le Seuil, 1995."

Azéma, Jean-Pierre, Wieviorka Olivier. Vichy 1940-1944. Librairie Académique Perrin, 1997. 250.

Lire sur ce sujet le récit de Guy Croussy. La Tondue. Grasset, 1980.

Anne-Marie Obajtek-Kirkwood


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