L'Occupation: les années noires d'hier, les années grises d'aujourd'hui



Le Corbeau, film en noir et blanc de Henri-Georges Clouzot (1943)

Fiche technique. Scénario: Louis Chavance. Adaptation et dialogues: L. Chavance et Henri-Georges Clouzot. Images: Nicolas Hayer. Décors: André Andrejew. Musique: Tony Aubin.

Genre. Etude de mœurs.

Histoire. Le docteur Germain, attaché à l'hôpital de Saint-Robin (mais étranger à cette petite ville), est accusé, par des lettres anonymes, d'être l'amant de Laura, femme du psychiatre Vorzet, et de pratiquer des avortements. L'auteur des lettres, qui signe "Le corbeau", inonde Saint-Robin de ses missives ordurières.

Ce que j'en pense. S'inspirant d'une affaire qui s'était passée à Tulle, en 1922, Louis Chavance avait écrit, en 1937, un scénario déposé à la Société des auteurs de films, sous le titre "L'œil du serpent". Il y resta à l'état de projet. En 1943, Henri-Georges Clouzot, devenu cinéaste, reprit ce projet avec Chavance. Le film devint "Le Corbeau", et fut produit par la Continentale Films, firme créée à Paris, sous l'Occupation, avec des capitaux allemands et dirigée par un Allemand, Alfred Greven. De ce fait la censure vissychoise ne put y mettre son nez, et le cinéma français des années noires trouva son chef-d'œuvre de réalisme clinique. A la Libération, Chavance et Clouzot passèrent devant une commission d'épuration, pour avoir travaillé à la Continentale. "Le Corbeau" qui gênait tout le monde par son refus du manichéisme (le bien et le mal se partagent en chacun de nous, c'est affaire de circonstances, explique le docteur Vorzet dans une des scènes les plus célèbres) et le rappel indirect de dénonciations anonymes auxquelles s'étaient livrés certains Français sous le régime de Vichy, fut interdit. Pas pour longtemps d'ailleurs, le film s'est imposé comme comme une grande œuvre révélant l'univers et le style d'un grand metteur en scène. Clouzot a peint avec une extrême noirceur une société provinciale dont les bas-fonds marécageux remontent à la surface. Si un seul anonymographe a donné l'exemple, chacun peut, à un moment ou à un autre, être un "corbeau". La psychanalyse vient à l'appui de la chronique naturaliste. Clouzot avait assimilé les influences de Freud, et des cinéastes Eric von Stroheim et George Wilhelm Pabst. On reste toujours étonné et dramatiquement touché par la force des situations, de la mise en scène, et par une galerie de personnages tourmentés, physiquement ou moralement infirmes, admirablement interprétés, à contre-emplois, par des acteurs et actrices célèbres."

Jacques Sicler (Télérama)


"Les Censeurs de Vichy"

A sa sortie, Le Film salue le talent de Clouzot: 'Ce film dépeint sans concession les ravages causés par le fléau, les dessous cachés des âmes qui se révèlent, les penchants sombres contenus en temps normal qui se libèrent et s'exaspèrent'. Didier Daix dans Ciné-Mondial du 15 octobre, écrit: 'Le Corbeau est un grand film. Il est riche de talent, animé d'une sève vigoureuse et d'une pensée puissante. [...] Dans chaque image de ce Corbeau, on sent la poigne d'un chef au talent solide, quoique peut-être un peu trop volontairement morbide.' La noirceur et la méchanceté des personnages dérangent. La cruauté de la vision de Clouzot est d'un cynisme inhabituel pour l'époque. Et puis, Clouzot aborde un thème gênant dont on ne parle pas: les lettres anonymes, la délation - une triste réalité sous l'occupation allemande... où le Français moyen a fait brillamment ses preuves.

Pierre Fresnay confie à François Possot en 1975: 'J'appréciais les dons de Clouzot parce qu'ils étaient contraires aux miens: il était méchant. [...] Le Dr Germain, c'était Clouzot. [...]. Je sentais bien qu'il me faisait faire des choses que je pouvais faire, mais je n'avais pas de plaisir à les faire. L'atmosphère du Corbeau m'a été déplaisante, ça a été un travail épouvantable. [...] J'étais contraint. Mes scènes avec Ginette Leclerc me gênaient... Le personnage était gêné, et c'est pour cela que Clouzot l'avait fait. Jamais été à l'aise, jamais respiré avec Clouzot...' Le talent de Clouzot dérange, et le fait que Le Corbeau soit produit par les Allemands de la Continental permettait au réalisateur de ne pas s'autocensurer et ainsi ridiculiser les censeurs bien-pensants de Vichy et de la Centrale Catholique du Cinéma qui, eux, n'auraient jamais laissé passer des personnages aussi noirs et morbides. A cela s'ajoute l'interprétation remarquable du film, dominée par Fresnay, Larquey, Roquevert et la présence sensuelle de Ginette Leclerc, dont le physique, les lèvres pulpeuses et le regard lourd ont bouleversé les adolescents de l'époque. Le public a fait un triomphe au film et la Centrale Catholique, qui a bien senti l'insulte que représente le film de Clouzot vis-à-vis des valeurs qu'elle défend et qu'elle représente, lui décerne sa cote no.6, celle des 'films à proscrire absolument parce qu'ils sont essentiellement pernicieux au point de vue social, moral ou religieux.'"

René Chateau. Le Cinéma français sous l'Occupation. 1940-1944. Courbevoie: Editions René Chateau et La Mémoire du Cinéma, 1995. 355.

Anne-Marie Obajtek-Kirkwood


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