L'Occupation: les années noires d'hier, les années grises d'aujourd'hui

La vérité en face.

Il fallut attendre l'événement considérable que fut Le chagrin et la pitié de Marcel Ophuls (1971), pour que le cinéma consente à traiter de la France occupée, dans tous ses aspects, y compris les plus désobligeants. On découvrit alors une mémoire collective où dormaient bien des vérités enfouies, différentes d'une vérité officielle, demeurée fragile en dépit de tout. Quelques précurseurs avaient montré la voie, dans des registres divers, comme La Traversée de Paris (Autant-Lara, 1956), Les Honneurs de la guerre (1960) de Jean Dewer, film qui fut plus ou moins escamoté, ou Vacances en enfer (1961) de Jean Kerchbron et Maurice Clavel, odyssée d'un milicien en fuite, qui préfigure exactement le fameux Lacombe Lucien (1974) de Malle et Modiano. Mais c'est le film d'Ophuls qui rendit caduque d'un seul coup la presque totalité de la production [antérieure], parfois d'un grand mérite comme Le Jour et l'heure (1962) de Clément ou L'Armée des ombres (1969) de Melville. Quant aux "Déroulède de l'écran" de 1945-1946, il ridiculisait définitivement leur manichéisme triomphant, ébranlé une première fois en 1959 par Hiroshima, mon amour de Resnais."

Le Cinéma français. 1930-1960 sous la direction de Philippe de Comes et Michel Marmin avec la collaboration de Michèle Caillot et Raymond Chirat. Paris: Editions Atlas, 1984. 103.

"En réalisant en 1970 Le Chagrin et la pitié, Marcel Ophuls allait provoquer un véritable état de choc dans lequel l'indignation le disputait à la rancœur: atterré, le public refusait de se reconnaître dans cette page de sa propre histoire. De la douloureuse époque de l'Occupation, la mémoire collective n'avait gardé que les images glorieuses liées à la Résistance, au général de Gaulle, aux combattants de l'ombre, ces héros en béret et gilet de mouton qui tinrent l'occupant nazi en échec. On avait en quelque sorte, et pour des raisons bien commodes, mis Vichy et la collaboration entre parenthèses. Ce film témoignage levait le voile sur un passé embarrassant qu'il était pourtant difficile d'oublier.

Long documentaire de quatre heures, Le Chagrin et la pitié analyse la situation de la France entre 1940 et 1944 alors que le pays était occupé par les troupes allemandes, tandis qu'un gouvernement de droite français siégeait à Vichy. S'il était loin d'être partisan de l'Allemagne nazie, ce gouvernement dans son ensemble n'en considérait pas moins la victoire des Allemands comme inéluctable et se montrait par la force des choses docile a'collaboration' qui s'avéra un marché de dupes pour les deux parties.

Le film est un montage de matériaux très divers: archives et bandes d'actualité de la période 40-44, extraits de longs métrages allemands et de films de propagande de Vichy et, surtout, interviews d'un certain nombre de personnes (célèbres ou anonymes) qui donnent leurs positions personnelles par rapport aux événements qu'elles ont vécus.

Le Chagrin et la pitié rappelait aux Français ce qui s'était réellement passé pendant cette période: comment la France s'est effondrée sous l'inexorable avance de la puissance allemande; comment le gouvernement de Vichy a cru apaiser l'Allemagne nazie en proclamant la 'Révolution nationale', substituant à la traditionnelle devise de 'Liberté, Egalité, Fraternité' celle de 'Travail, Famille, Patrie'; par quel état d'esprit des expositions antijuives ont pu être montées ou des acteurs français ont pu doubler dans notre langue des films tels que la célebre production antisémite Le Juif Süss (Jud Süss, 1940) de Veit Harlan.

Dans la mesure où il obligea les Français à se pencher sur leur passé, Le Chagrin et la pitié fut loin d'être inutile. Mais il fut cependant dépassé par la tourmente politique qu'il déclencha. On peut le rattacher à un vaste courant de programmation destinée au grand public; en effet, au cours des années 70, les télévisions européennes s'attachèrent à exhumer les archives filmées pour reconstruire l'histoire contemporaine du continent. Il est d'ailleurs symptomatique que Le Chagrin et la pitié ait été produit par un organisme d'Etat: l'Office de Radiodiffusion-Télévision Francaise (O.R.T.F.). Dans la France gaulliste d'alors, la Résistance était non seulement considérée comme une brillante page d'histoire, mais aussi comme le creuset où s'eetaient forgées l'unité et la force de la nation. Le tableau que le film donnait des années 40 allait à l'encontre de cette image idéale. Dans ces circonstances, on ne saurait s'étonner que le film ait été interdit de diffusion sur le petit écran. Exploité dans un cinéma d'art et d'essai parisien, il connut un tel succès qu'il fallut le programmer dans une salle plus importante. S'ensuivit une polémique aiguë.

Si le film ne parvient pas à rendre vraiment compte de la situation de la France occupée et vichyssoise, c'est probablement à cause de son parti pris d'interviews inégalement objectives. Le ton du film change en effet en fonction des interviewés. Le matériel que l'on juxtapose directement à un entretien, le ton du journaliste... tout varie de façon involontairement révélatrice, bien qu'a première vue la même importance ait été accordée au témoignage des héros de la Résistance et des combattants de la France libre, à ceux des espions britanniques, des hommes politiques français, des collaborateurs déclarés ou des adversaires de la France.

Le film tire sa force du fait même qu'il rappelle l'importance de la collaboration - révélant ainsi que la France était loin à cette époque d'être unanimement gaulliste - mais sa faiblesse tient à la façon qu'il a de présenter la collaboration comme le résultat d'attitudes purement individuelles. Le film souffre de cette propension, inhérente à la plupart des émissions historiques télévisées, à n'étayer un fait historique que sur des témoignages individuels en excluant toute approche d'ensemble des données d'un phénomène historique telle que l'étude des structures sociales, des institutions politiques ou des mentalités.

La gauche française a parfois déploré que l'effacement de la Résistance dans le film ait contribué à réhabiliter la droite collaborationniste et facilité son revirement ultérieur en faveur de la droite gaulliste. Mais c'est peut-être ce "flou" politique qui fait tout l'intérêt du film. Il fourmille de personnages hauts en couleur: le paysan héros de la Résistance, bourru et jovial; le vétéran de la division Charlemagne (division de la Waffen SS formée de volontaires français qui ont combattu sur le front russe) expliquant tranquillement, avec autant de bonne foi que d'autosatisfaction, pourquoi il était logique que la jeunesse de la classe sociale à lquelle il appartenait fit comme lui en 1940; l'espion anglais homosexuel qui vécut avec un officier allemand pour mieux transmettre des renseignements à Londres; l'irréductible officier d'infanterie allemand qui, près de trente ans après la guerre, justifie sa conduite en France occupée.

Politiquement, Le Chagrin et la pitié est un échec relatif parce que le pittoresque y occulte trop souvent l'analyse historique, seule à même de donner des leçons politiques. Comme l'a bien souligné Alfred Fabre-Luce, on ne rend pas compte d'une situation moyenne par la juxtaposition symétrique de cas extrêmes."

Le Cinéma français.1960-1985 sous la direction de Philippe de Comes et Michel Marmin avec la collaboration de Jean Arnoulx et Guy Braucourt. Paris: Editions Atlas, 1985. 76-77.


Le Chagrin et la pitié ébranle les mémoires convenues.

[...] Réalisé en 1967 par Marcel Ophuls en collaboration avec André Harris et Alain de Sédouy (les deux premiers ayant dû quitter l'ORTF après les 'événements' de mai 1968), le film fut bloqué par les patrons successifs des chaînes de télévision jusqu'en 1981, alors qu'il était entre-temps distribué par une vingtaine de télévisions étrangères.

Pour quelles raisons les spectateurs français furent-ils privés du Chagrin et la pitié? Ce n'était pas à cause de la technique -il est vrai neuve pour l'époque- qui confrontait bandes d'actualités, documents de l'époque (quarante cinq minutes en tout) et interviews, trente ans après les faits représentés, de témoins et d'acteurs en majorité français. Non, ce qui était en cause c'était bien le parti pris idéologique, car les auteurs avaient choisi, à travers cette chronique en demi-teinte de la vie quotidienne à Clermont-Ferrand, de se lancer dans une entreprise de démystification. Du coup, lors de la sortie sur les écrans, puisque le 'père' venait de mourir l'année précédente, on les soupçonna d'avoir surtout cherché à tordre le cou à la légende gaullienne et gaulliste. Dans ce contexte particulier, le discours des images faisait choc. Il leur fallait aussi décaper la bonne conscience de la mémoire française sur cette période, débusquer la veulerie et une certaine mauvaise foi des notables de la France profonde, faire un film sur le courage et la lâcheté face à la double épreuve de l'Occupation et des contraintes d'un régime autoritaire.

Le grand absent du film, c'est la France libre et encore plus Charles de Gaulle. C'est à peine si on l'entrevoit. On comprend qu'en pleine ferveur commémorative, cela ait contribué à la mise à l'écart télévisuelle. En revanche, Duclos et les communistes s'y expliquaient longuement; Pierre Mendès-France y occupait une place de choix. Plus profondément, l'approche, sinon hérétique, du moins non conformiste de ce que les Français avaient à dire sur ces années noires irritait, suscitait réticences, critiques, voire blocages. Les réactions les plus hostiles provenaient de celles et de ceux qui avaient vécu la période: les nostalgiques du pétainisme sans doute, mais également nombre de résistants non communistes qui ne se retrouvaient pas dans l'économie générale du film, ou de personnalités engagées dans les batailles de mémoire. Ainsi Simone Veil s'en montre une adversaire tenace, parce que Ophuls a, selon elle, 'montré une France lâche, égoïste, méchante, et noirci terriblement la situation'. Ce point de vue est recoupé par deux historiens américains, John Sweets et Stanley Hoffman. Ce dernier estime que le jugement implicitement formulé est trop manichéen, ne correspond nullement, par exemple, à l'image qu'il avait gardée du couple d'enseignants qui l'avait recueilli, lui petit juif, avec sa mère: 'Sa douce épouse et lui n'étaient pas des héros de la Résistance, mais s'il existe un Français moyen, c'est cet homme-là qui représentait son peuple.'

Malgré ses partis pris et ses insuffisances, la tribu des historiens tient la sortie de ce film, qu'il faut resituer dans la foulée de mai 68, pour une petite bombe culturelle, en tout cas pour un événement dans la mesure où il fut l'acte fondateur de ce que l'on nommera la mode rétro, à savoir pour notre propos une relecture tous azimuts et sans tabou de la France de l'Occupation. Certes, Ophuls ne fut pas le seul à remettre en cause les mémoires convenues et à souligner le poids de l'ambivalence des attitudes durant les années noires, comme en témoignent, pour ne citer qu'eux, les ouvrages de Patrick Modiano, qui écrit La Place de l'Etoile en 1968, avant de rédiger pour Louis Malle le scénario de Lacombe Lucien (1973). Reste que Le Chagrin et la pitié, par ses qualités et les débats qu'il a suscités, fut bien le catalyseur d'une révision qui répondait notamment aux attentes de celles et de ceux qui étaient nés après la guerre."

Azéma, Jean-Pierre, Wieviorka Olivier. Vichy 1940-1944. Librairie Académique Perrin, 1997. 262.


Bibliographie

Naomi Greene."La vie en rose: Images of the Occupation in French Cinema." in Kritzman, Lawrence. Auschwitz and After. Race, Culture, and "the Jewish Question" in France. New York, London: Routledge, 1995. 283-298.

Anne-Marie Obajtek-Kirkwood


Page d'accueil | Description | Historique | Lectures | Films | Sites sur la toile