L'Occupation: les années noires d'hier, les années grises d'aujourd'hui

Les années noires des Français

Un traumatisme indélébile

En sous-estimant le trauma causé par la déroute des armées françaises et la très profonde crise d'identité nationale qui s'ensuivit dans l'été 40, on risquerait de ne rien comprendre à ce qui a marqué les années noires de l'Occupation: la perte des repères politiques de la majorité des Français, leur confiance quasi aveugle dans un premier temps portée au "vainqueur de Verdun", leur acceptation de sa stratégie hexagonale, et jusqu'à ce frileux repli sur eux-mêmes. Vingt ans après, cet épouvantable été 40, avec ses retombées multiples et souvent perverses, demeurait un enjeu de mémoire primordial. Plus de cinquante ans après, le souvenir en est encore prégnant. Stanley Hoffmann se demandait à juste titre si ceux des Français qui, quel que soit leur âge, avaient connu l'Occupation, s'étaient jamais remis de ce choc.

Au commencement, il y eut l'incroyable leçon infligée par les guerriers triomphants de la Wehrmacht à un haut commandement français surclassé stratégiquement et tactiquement. Puis ce fut la grande peur de femmes et d'hommes déferlant sur les routes de l'exode, mêlés à des soldats débandés; enfin, la déliquescence de la classe politique et des notables se donnant à Philippe Pétain, comme à l'unique recours, au seul bouclier de l'Hexagone.

Qu'un régime plus que sexagénaire pût être ébranlé pareillement n'étonna guère ceux qui depuis une décennie mettaient en doute son efficacité. Mais que l'armée qui passait aux yeux du Français moyen pour la meilleure du monde, celle des glorieux poilus de la Grande Guerre, fût enfoncée, cul par-dessus tête, était incompréhensible à tout un chacun.

Comme il arrive souvent, la déroute militaire engendra une profonde crise de légitimité. Dans l'immédiat, ceux qui depuis l'entrée en vigueur, le 25 juin, d'une convention d'armistice aux clauses drastiques, étaient les nouveaux maîtres de l'heure, espérant sans doute faire oublier l'incurie du commandement, jetaient quelques responsabilités en patûre à l'opinion: espions de la cinquième colonne, dont certains -disait-on- se cachaient sous des habits de bonnes sœurs, comploteurs défaitistes du communisme international, Anglais lâchant prise au moment décisif en raison de leur égoïsme congénital. Mais la désignation de ces boucs émissaires n'était qu'un prélude. Les Français devaient entrer en pénitence, se convertir, participer à une authentique révolution culturelle, à un "redressement moral et intellectuel", baptisé Révolution nationale. Car si la nation française, qui avait été grande, connaissait pareille décadence, la responsabilité en incombait à l' "esprit de jouissance" véhiculé par la classe politique, exalté par les hommes du Front populaire, et au travail de sape de l'Anti-France, dont les communistes, les francs-maçons et évidemment les Juifs étaient les artisans diaboliques. Mais, dans son grand malheur, un sauveur quasi miraculeux faisait le don de sa personne à la France: c'était le "vainqueur de Verdun".

Le Maréchal, s'il avait consulté l'opinion, aurait certainement vu sa stratégie hexagonale plébiscitée. Mais il profita de ce climat de reconnaissance éperdue non seulement pour étrangler la République (qui fut, il est vrai, mal défendue), mais pour créer motu proprio un Etat français pour le moins singulier. Les Français, déjà contraints de subir un occupant auquel les clauses de l'armistice donnaient des droits exorbitants, allaient devoir vivre sous le régime le plus autoritaire qu'ait connu la France au XXe siècle.

[...] Cette crise d'identité exceptionnelle par son ampleur devait laisser dans les mémoires des cicatrices qui n'allaient pas -nous l'avons dit- se refermer totalement. De la longue liste des politiques réactives suscitées par l'effondrement de l'été 1940, on peut en souligner certaines.

Répétons que ce traumatisme avait justifié le dessein des idéologues de la Révolution nationale d'en finir avec l' "ancien régime". Mais, corrollairement, toute l'action du chef de la France libre a été sous-tendue par la volonté opiniâtre de faire oublier au monde la débâcle et de redonner son rang à la France légitime. Plus tard, le renouveau du nationalisme français et son exaspération dans les guerres de décolonisation prendra volontiers pour référence-repoussoir l'année 1940. Ajoutons que la faiblesse des mouvements pacifistes en France s'explique en partie par la mémoire de 40. Remarquons, enfin, que la Constitution qui nous régit est très largement conçue pour prévenir ce qui n'a jamais cessé de tarauder Charles de Gaulle: la dilution de l'Etat telle qu'elle s'est produite en mai-juin 1940, inadmissible pour l'ancien chef de la France libre, puisque, dans le droit fil d'un armistice signé par des capitulards, par des nationalistes inconséquents avec eux-mêmes, elle avait provoqué une effroyable déroute politique et morale."

Azéma, Jean-Pierre, Wieviorka Olivier. Vichy 1940-1944. Librairie Académique Perrin, 1997. 6-7.

Anne-Marie Obajtek-Kirkwood


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